Futur. Peu encouragée chez elle, l’industrie suisse du «clean tech» cherche à se faire une place au soleil des Emirats arabes unis. L’OSEC soutient la démarche.
Le géant endormi s’est réveillé. Lassé de vivre dans l’ombre de Dubaï la clinquante, Abou Dhabi a décidé de faire valoir son rôle de capitale des Emirats arabes unis (EAU). Assis sur de gigantesques réserves de pétrole et de gaz (4e et 5e positions du monde), cet ancien village de pêcheurs ne connaît presque pas la crise, malgré la chute du prix de l’or noir. Pas suffisamment du moins pour renoncer aux projets pharaoniques que l’Emirat a ancré dans son plan de développement, horizon 2030. N’en déplaise à Dubaï terrassée par la crise immobilière, c’est à Abou Dhabi que les affaires, les vraies, se concrétisent. Et le moment semble venu de le faire savoir à toute la planète.
Pour y parvenir, rien n’est trop cher. Le monde de la culture adule le Louvre et Guggenheim? On leur offre à chacun un musée sur l’île «culturelle» de Saadiyat. Besoin d’un aéroport international ou de centres de congrès? Il suffit de demander. La formule 1 est l’un des sports les plus médiatisés du monde? On construit un temple du moteur, tout en achetant le droit d’organiser le dernier Grand Prix de la saison, souvent décisif. Pour agrémenter le tout, plus de 100 millions d’arbres ont été plantés en plein désert, arrosés quotidiennement par de l’eau dessalinisée grâce au pétrole (productionde 2,5millions de barils/jour). «Mieux que Dubaï, Abou Dhabi se donne les moyens d’apparaître aux yeux du monde sans discontinuer. Un marketing pensé et intelligent», explique Jean-Marc Suter, président du Swiss Business Council à Abou Dhabi.
Masdar, une pièce du puzzle. Et peu importe les contradictions. Ainsi, c’est dans ce pays où le litre d’essence coûte quatre fois moins qu’un litre d’eau en bouteille et qui affiche l’empreinte écologique par habitant la plus désastreuse de la planète, que se développe le projet «énergie propre» le plus hallucinant à ce jour: Masdar City, première ville certifiée sans CO2. Un chantier à 22 milliards de dollars qui devrait donner naissance à une cité abritant 50000 habitants, une université de pointe et suffisamment d’entreprises pour devenir la Silicon Valley du «clean tech». Une folie qui fait saliver écologistes, chercheurs et chefs d’entreprise internationaux, mais qui laisse indifférents les passants sur Hamdan Street, l’artère qui traverse la vieille ville. Dans ce pays paisible, mais peu démocratique, peuplé à plus de 80% d’expatriés, les décisions et le savoir appartiennent au cheik et à ses proches.
Bien que situé en plein désert, à une vingtaine de kilomètres du port, Masdar n’est pourtant plus tout à fait un mirage. Mais, pour y parvenir, étrange paradoxe, le chauffeur de taxi a encore besoin de savoir que c’est le chantier situé en face du circuit de F1. Sur le site, l’hiver bat son plein, la température ne dépasse pas les 35 degrés et le vent fait tourbillonner le sable et la poussière générée par les nombreux chantiers.
Le cœur de l’entreprise d’Etat en charge du projet? Des containers climatisés bourrés de bureaux à l’activité incessante. Masdar bouillonne. «Nous sommes 250 à travailler directement pour la Compagnie des énergies du futur d’Abou Dhabi. Et nous mandatons tous les experts dont nous avons besoin, d’où qu’ils viennent», explique Zarmineh Rab, une Américaine chargée de communication. Des hommes d’affaires du monde entier viennent présenter leurs inventions, espérant des miettes du gâteau. La compétition est féroce. Elle se matérialise avec un test en situation de panneaux solaires. Derrière des grillages, 42 technologies, photovoltaïques ou cristallines, s’affrontent. «Les gagnants seront posés sur les toits de la ville.» Un marché juteux. Pour éviter tout risque d’espionnage, la sécurité est maximale. «Les performances sont mesurées en temps réel. Il y a de la tension, car les résultats seront donnés en fin d’année.» Personne ne se hasarde à des pronostics, surtout pas Zarmineh Rab: «Les conditions à Masdar sont extrêmes, et les résultats de laboratoire ne veulent plus rien dire. Les panneaux sont-ils efficaces couverts de sable? Peuvent-ils résister, sans fondre, à des températures dépassant les 50 degrés?»
Côté bâtiments, il faut encore un effort d’imagination. A quelques encablures des containers, des centaines d’ouvriers, une trentaine de grues et des camions en défilé laissent entrevoir, dans le brouillard, le début de la concrétisation. Au volant de son 4x4 de service, Khaled Ballaith, la quarantaine élancée, fier de ses diplômes et en charge du département puissance, est intarissable: «Masdar n’est pas une utopie, et nous voulons le prouver. La première étape est la construction de l’institut universitaire. Il est réalisé en collaboration avec le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il doit être opérationnel en septembre de cette année pour accueillir les chercheurs.» Un véritable défi. Afin de le relever, les équipes de chantier travaillent 24 heures sur 24, trimant la nuit à la lumière des spots installés sur les bras des grues. Comme pratiquement tout est importé, la plus grande difficulté est de gérer les livraisons de matériaux et les délais. Mais la fierté actuelle de Khaled Ballaith, c’est le champ de 250000 m2 de panneaux solaires d’une puissance de 10 mégawatts qui sera achevé en mars. «C’est le plus grand du Moyen-Orient, et l’énergie produite sera utilisée pour la construction du site ou envoyée sur le réseau d’Abou Dhabi.»
«La deuxième étape, déjà entamée, est l’édification du siège du groupe», continue Khaled Ballaith. Un rythme d’enfer qui devrait permettre à Masdar de «devenir la capitale des énergies vertes en 2015 déjà». Illusion? «On nous reproche souvent de sombrer dans l’utopie. Mais c’est faux: les technologies vertes (solaire, éolien, gestion de l’eau) que nous utiliserons existent déjà. En revanche, jamais elles n’ont été associées. La ville de Masdar sera un laboratoire vivant qui, pour la première fois, va les faire fonctionner ensemble. Les entreprises actives dans les “clean tech” et leurs employés seront invités à s’installer et à vivre ici. Ce sera un environnement extraordinaire.» La prospection, elle, est plus que concrète : «Les EAU ont créé un fonds technologique doté de 250 millions de francs qui investit depuis des années dans des projets de recherche ou des entreprises dont les spécificités nous intéressent. Les sociétés viennent aussi nous voir en direct. Nous avons besoin de toutes les forces. Aucune porte n’est fermée.»
hebdo.ch
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