Pour remonter le temps à partir de Dubaï et retrouver un peu de ce que fut l'ancienne Côte des Pirates avant qu'elle ne se hérisse de Manhattan incongrus et d'îles artificielles grandiloquentes, il faut foncer vers le nord-est. Filer vers le Ras Mousandam, l'une des deux mâchoires du détroit d'Ormuz où le dessinateur Edgar P. Jacobs avait établi la base secrète fréquentée par ses héros Blake et Mortimer. En s'effilant, la pointe orientale de l'Arabie y gagne une arête rocheuse, les monts Ajjar. Les premiers reliefs, qui peuvent très brièvement se coiffer d'un moutonnement neigeux en hiver, indiquent au voyageur qu'il est arrivé à RAK, acronyme quasi guerrier de Ras Al-Khaïma ("la pointe de la tente" en arabe), l'une des sept principautés qui composent la fédération des Emirats arabes unis.
"La fédération est compétente pour les affaires étrangères, la défense, la santé et l'éducation, mais l'émirat est souverain pour la justice", annonce fièrement Jihad Quzmar, un Palestinien, conseiller juridique de la principauté. Et surtout, RAK est dotée d'un éminent émir, Saqr bin Mohammad Al-Qassimi, l'un des plus vieux souverains au monde puisqu'il règne sans discontinuer depuis 1948. Cette année-là, il avait déposé son oncle alors au pouvoir, conformément à la tradition locale des révolutions de palais, la seule tempérance apportée au monarchisme absolu.
Le cheikh Saqr, pendant plus d'un demi-siècle, a vaillamment maintenu RAK dans l'anonymat le plus complet, aidé par la quasi-absence des ressources pétrolières qui assuraient à plus de 300 kilomètres de là la notoriété et la puissance d'Abou Dhabi, l'émirat le plus étendu de la fédération forgée en 1971, après le départ des Britanniques.
Pas ou très peu de pétrole et de gaz à RAK, donc. Quelques soucis, comme la perte de deux îles "rakiennes", la Grande et la Petite Tombs, idéalement situées dans le détroit et invariablement revendiquées par les régimes iraniens successifs. Et une langueur de cul-de-sac provincial, à mille lieues de l'hubris architectural qui allait progressivement s'emparer de la Maison dubaïote des Maktoum.
A cette époque, RAK construisait peu, à plat, à l'ancienne, autour d'une crique naturelle semblable à celle de Dubaï. RAK contemplait sa montagne caillouteuse chauffée à blanc, ses dunes ocre négligées par le grand explorateur et écrivain britannique Wilfred Thesinger à sa sortie du dantesque désert saoudien du Roub Al-Khali, et les restes parcimonieux de ses vieilles tours de guet tournées vers la mer, mangées par le temps. RAK vivait dans un passé glorieux qui avait vu les dynasties Qawassim (ancêtres des Qassimi), drapeau rouge au vent, faire la loi dans ce coin de mer et de terre, y compris dans certains ports iraniens. Jusqu'au début du XIXe siècle, quand les Britanniques, pour sécuriser la Route des Indes, viennent y mettre bon ordre en quelques coups de canons et à force de diplomatie, transformant cette rive rebelle en Côte de la Trêve, RAK végétait, ce qui ne troublait personne.
Selon l'historienne Frauke Heard-Bey (Les Emirats arabes unis, éd. Karthala, 1999), la première voiture automobile a été importée sur la Côte des Pirates en 1928, pour les trajets de l'agent résident installé par l'Empire entre Ras Al-Khaïma et la principauté voisine de Charjah, plus à l'est. Mais après ce brusque accès de modernité, l'émir Sultan ben Salim avait repoussé les avances des Britanniques, qui souhaitaient que les hydravions de l'Imperial Airways en provenance de Southampton ou de Bombay puissent se poser dans la crique. Enclavé entre sa côte, sa montagne et le conservatisme de ses dirigeants, RAK avait donc vu de loin le progrès venu d'Occident et d'Orient se poser à Dubaï, et s'en était fort bien trouvé.
L'émirat aurait continué sans doute sur la même voie si le cheikh Saqr n'avait pas décidé subitement, en juin 2003, de destituer le prince héritier appelé à régner, Khaled, pour le plus grand profit de son cadet Saoud, motivé pour faire de RAK une entreprise et peut-être même un jour une marque déposée. Après des études à l'Université américaine de Beyrouth, puis à Chicago, ce dernier avait rongé son frein tout d'abord comme conseiller puis comme responsable de la municipalité de Ras Al-Khaïma. Nommé prince héritier, devenu souverain de fait compte tenu du retrait progressif de son père gagné par le grand âge, Saoud bin Saqr Al-Qassimi s'est donc lancé dans les travaux, et RAK a commencé à changer d'apparence.
Sur les affiches placardées en ville à l'occasion du sixième anniversaire de son avènement, en juin, l'effigie glabre du PDG de RAK dupliquée à l'infini, posture de visionnaire et sourire carnassier, supplante le portrait officiel du vieil émir, le visage mangé par une barbe noir corbeau en dépit de l'âge et par d'envahissantes lunettes de soleil. Traquer la critique contre l'homme fort de RAK relève de la gageure. La rente assurée par le pétrole de la fédération fait que ses sujets n'ont nullement envie de médire. Qu'en pense Ali Mohammed Mansour, ancien fonctionnaire fédéral qui veille à sa plantation de dattiers et à sa guesthouse au pied d'un piton rocheux couronné par les ruines d'un fort ? "Je remercie mon dieu et mon souverain, qui fait de son mieux pour son peuple", assure-t-il d'un ton bonhomme. Avec beaucoup d'insistance, on peut lui arracher quelques remarques sur le manque de soin apporté par les autorités de l'émirat au patrimoine architectural, mais seulement après beaucoup de silences, l'homme préférant de beaucoup gourmander l'essaim d'employées asiatiques qui s'activent autour de lui.
Les expatriés de tous horizons et de toutes extractions qui se retrouvent à RAK sont également un peu les obligés du prince, qu'il s'agisse de Kevin Maxwell, flamboyant rejeton de feu Robert Maxwell, l'homme d'affaires britannique, qui y bâtit presque à la chaîne des centrales électriques, ou de Mohammad Al-Janoubi, Yéménite d'Aden, grand échalas qui pilote en maître son taxi sur les routes encore souvent cahoteuses de l'émirat. "Je vis bien ici, les gens me traitent comme un frère", assure-t-il.
Il est vrai qu'il n'y a guère à redire, compte tenu des transformations apportées en quelques années. Des tours ont poussé de manière un peu anarchique. Des zones franches ont vu le jour et la côte souvent marécageuse (la "sebkha") peu accueillante pour l'homme mais parfaitement adaptée l'hiver aux volées de flamants roses a commencé à être dotée d'hôtels et de marinas. Quelques décennies après Dubaï, RAK s'est converti à la novlangue en vigueur dans le Golfe, où il n'est question que "d'opportunité d'investissement" et de "développement durable combiné avec la qualité de la vie". Cantonné autrefois, du fait de la générosité minérale des monts Ajjar, à la production de ciment et de matériaux de construction pour les émirats voisins, RAK s'est enrichi d'une industrie plus diversifiée, dont la fabrique de carrelage RAK Ceramics, créée en 1989 et devenue en un rien de temps un poids lourd mondial, est l'emblème.
Ces investissements prudents ont préservé la principauté des excès de la spéculation. Le pavé de béton autobloquant et la porcelaine industrielle font peu rêver, ce qui est un atout, rapporté au krach immobilier qui a saisi Dubaï. Avec un taux de croissance annuel de 5 % jusqu'à la crise en cours, Ras Al-Khaïma a rattrapé une partie de son sous-développement et veut attirer aujourd'hui à lui tous les investisseurs possibles et imaginables en leur susurrant la douce mélopée de ses avantages comparatifs : faible coût des terrains, de la main-d'oeuvre, et absence totale d'impôts. Proche conseiller du prince Saoud, le docteur Khater Massaad, libanais et helvétique, est le commis-voyageur de RAK : "Les avantages ici sont légion, nous sommes très compétitifs et donc très attractifs", affirme-t-il. Le docteur Massaad est l'artisan du triomphe de l'usine de céramiques, ce qui vous pose un homme à RAK.
L'exemple entrepreneurial vient du haut : chacun des membres de la famille au pouvoir gère un pan de l'entreprise qu'est l'émirat. Comme aime à le rappeler le conseiller du prince, les caisses ne sont alimentées que par les revenus des entreprises qu'il possède. Tous sont donc hommes d'affaires, sauf le premier prince héritier désavoué, dont l'évocation ne provoque qu'un mutisme un peu gêné, et qui aurait quitté la région. Le cheikh Ahmed s'occupe du département des ports et de la douane, le cheikh Omar de la banque nationale et de la compagnie d'assurances, le cheikh Fayçal du département des finances, un autre de la police. C'est ainsi que RAK est grand.
Gilles Paris http://www.lemonde.fr/aujourd-hui/article/2009/07/30/ras-al-khaima-emirat-de-pierre_1224203_3238_1.html
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